Une université dans la ville.

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C’est une chance pour une ville d’avoir une université. 

Picard d’origine, j’ai fait une bonne partie de mes études à Amiens, à l’université de Picardie Jules Verne. Désormais devenu universitaire et toujours Amiénois, je ne peux que m’intéresser à cette ville et à cette université et aux interactions qu’elles entretiennent.

Il n’y a, je pense, pas beaucoup de comparaisons possibles entre les campus « à l’américaine » et  nos chers campus français. Je n’étais pas (et ne le suis toujours pas) un fan irraisonné  du modèle universitaire américain, mais…


Mais on ne peut que constater leur suprématie, leur excellence dans bon nombre de domaines : enseignement, insertion professionnelle, recherche, innovation, développement. Bien que nos deux systèmes soient si différents dans leurs fondements, à la lumière des classements internationaux et mondialisés, nous sommes comparés sur les mêmes critères.

Quoi qu’il en soit, au-delà des vitrines étincelantes, il existe des inégalités profondes. Je me garderai donc de le citer en exemple ou en modèle unique. Cependant j’aimerais partager avec vous, sans béatitude, les quelques expériences que j’ai vécu sur un campus du nord est américain et qui sont, je trouve, inspirantes pour penser nos villes universitaires.

J’ai donc eu l’opportunité professionnelle de travailler dans une équipe de recherche américaine. Je vous passe ma  thématique de recherche qui n’intéresserait que quelques esprits torturés.

Cette université est le Dartmouth College. Située dans le New Hampshire, à 200km nord de Boston,  et 300km au Sud de Montréal, (quand d’autres sont « coincées » entre Lille et Paris). Elle se situe exactement à Hanover, charmante bourgade de 11 260 habitants en 2010. Si on veut élargir, disons qu’elle se trouve dans le comté de Grafton qui n’atteint pas les 90 000 habitants. Un territoire montagneux, rural, et largement recouvert de neige en hiver. Bien loin d’être une mégalopole, elle n’est pas non plus capitale de l’Etat.


Pourtant cette université est une des plus prestigieuses des Etats-Unis. Elle est une des 8 universités de la très « select » Ivi League qui comprend des noms plus connus du grand public comme Harvard, Yale ou Princeton. Quand les chercheurs avec qui je travaille publient leurs travaux, c’est dans les plus grandes revues scientifiques internationales. Leur expertise est tellement reconnue qu’un numéro complet du British Medical Journal Quality & Safety, leur a été consacré pour présenter tous les aspects de leur expérience dans le champ de la mucoviscidose. Il y a bien sûr derrière de tels succès universitaires de longues années de travail (et des moyens financiers qui semblent surréalistes pour un chercheur français, mais je ne voudrais pas me focaliser sur ce point sous peine de réduire les freins au développement à une simple question de moyens).

Bref, la dimension d’une telle université dépasse largement l’aire géographique sur laquelle elle est implantée. Leurs collaborations sont nationales et internationales. Il ne se passe une semaine sans déplacement ou visioconférence avec des collègues d’autres universités ou hôpitaux nord américains. Les projets de recherche sont internationaux et on croise ici des chercheurs britanniques et de l’Europe du Nord, notamment la Suède. A mon arrivée ici, je me suis retrouvé autour de la table avec plusieurs leaders américains, une chercheuse britannique très réputée en sociologie de la santé et la patronne de l’institut national du cancer danois. Autant vous dire que la discussion a été riche, stimulante et productive.

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Comment tant d’universitaires de haut niveau peuvent-il converger dans cet endroit qui, au premier coup d’œil, peut apparaître comme reculé. Reculé mais pas enclavé. Deux  axes routiers importants se croisent ici, un aéroport où des vols intérieurs sont accessibles et permettent de se connecter rapidement aux aéroports internationaux proches. L’ensemble des moyens de communication dont les transports sont clairement un enjeu majeur pour permettre les collaborations universitaires, indispensables au rayonnement.  Le message que je retiens ici, est que le rayonnement, l’attractivité d’une université repose avant tout sur le savoir, le savoir-faire et le faire-savoir de ses universitaires. Ces compétences universitaires doivent bénéficier d’un environnement favorable et propice au développement et au rayonnement.

Ces quelques lignes préliminaires n’avaient pour seul but de montrer qu’il n’ai pas nécessaire de se trouver dans une mégalopole pour qu’une université se développe, rayonne et produise des connaissances et de la richesse. Je voulais ici vous parler surtout de l’Université dans la ville.

Ici, le contexte est évidemment particulier. Imaginez une université d’un peu moins de 6 300 étudiants et 600 enseignants dans une cité de 11 200 habitants au milieu d’une région rurale et montagneuse.

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Des moyens, il en faut. Le Dartmouth College est une université privée. Après une sélection particulièrement exigeante sur dossier, les frais d’inscription pour une année d’études de médecine sont, m’a-t-on dit, de l’ordre de 50 000 $ par an. Même si le système de bourses permet de co-financer les études, il est un fait que le montant de ces frais est, en soi, un frein à l’accès. C’est le prix de l’excellence, des moyens pour étudier dans les meilleures conditions possibles (internet accessible partout, bibliothèques dont certaines sont accessible H24 et dont les fonds documentaires physiques et numériques sont impressionnants…). Au-delà, du coût, on a le sentiment que ce campus est organisé autour dans seul et unique objectif : permettre aux étudiants et aux enseignants chercheurs de progresser. J’avais accès facilement à tous ce dont j’avais besoin pour travailler quand ailleurs on a en permanence à l’esprit cette phrase de Coluche : «Expliquez moi ce dont vous avez besoin, je vous expliquerais comment vous en passer


Ce qui  caractérise, selon moi, les campus américains c’est cette dimension communautaire. La ville et l’université s’y confondent. Le centre culturel local est d’un dynamisme rare qui n’a rien à envier à certaines métropoles. Des artistes de renom font le déplacement. Certains y viennent en résidence, y enseignent, créent et exposent. Au-delà de la programmation, on y trouve des salles de travail et d’exposition où les étudiants peuvent créer et exposer, tutorés par des enseignants et des professionnels. Cette mixité entre lieux grand public et lieux universitaires créé une émulation et une vie culturelle intense (cinéma, concert, théâtre, expositions sculptures, photos, etc.) dont bénéficie indifféremment les membres de la communauté universitaire et les habitants du territoire.  Ce lieu, comme les bibliothèques universitaires, accueille d’ailleurs également une cafétéria.

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A côté, de ce centre culturel, le Hood Museum est un musée gratuit. Il ouvre notamment une soirée par semaine et le dimanche. Il dispose d’une collection permanente riche (dont un Picasso), et les collections temporaires font la part belle aux artistes contemporains notamment aux anciens étudiants de l’Université. Un moyen de valoriser leur parcours mais également l’occasion pour les étudiants actuels d’identifier des modèles de réussite.

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La place des anciens étudiants est centrale dans la vie de l’université. Des journées sont d’ailleurs organisées. L’occasion pour les anciens étudiants de se retrouver mais au-delà de l’aspect nostalgique, ce sont des journées d’échanges entre anciens étudiants, mais également avec les étudiants actuels. L’occasion d’échanger conseils, de donner des exemples de réussite, de partager des carnets d’adresses, de recruter aussi. Des conférences d’anciens étudiants sont organisées mais les échanges informels sont également favorisés avec des interventions au sein des résidences universitaires. Ces journées des anciens sont également un rouage du moteur économique de la région car les anciens y viennent en famille et en profitent pour passer quelques jours de congés dans la région.

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Le Dartmouth College dispose d’ailleurs d’un hôtel restaurant qu’il gère, le Hanover Inn. Un bel exemple de l’économie universitaire qui s’est développée autour des universités américaines. Boston en est un des plus beaux exemples. Confrontée à une crise économique, il y quelques années, la ville de Boston a fait le choix de parier sur l’économie de la connaissance en s’appuyant sur Harvard et le MIT. Elle est ainsi devenue un centre universitaire où le monde entier converge pour des colloques ou des conférences et où les entreprises innovantes s’agrègent pour bénéficier de la proximité des chercheurs et des jeunes diplômés.

Au Dartmouth College, les enseignements sont organisés sur les 4 trimestres, concept qui peut heurter nos habitudes françaises. Les étudiants sont ici pour étudier et y vivent car les études ne se limitent  pas aux enseignements classiques. Étudier ici, c’est appartenir à la communauté universitaire et donc être membre d’une des nombreuses équipes sportives universitaires, de la chorale ou d’un des orchestres. Ce sont donc les familles qui viennent rendre visite à leur progéniture. Ils résident dans les hôtels, mangent dans les restaurants, consomment. Évidemment, rien n’est laissé au hasard, l’université organise des weekend des parents qui incluent visites du campus, randonnées, activités sportives ou culturelles.

L’identité des universités sont travaillées. Le sentiment d’appartenance est puissant et revendiqué. Bien évidemment, le marchandising est décliné. Tous les objets, même les plus inimaginables sont floqués, brodés, imprimés, frappés du blason de l’université. La diffusion n’est pas confidentielle, réservée à un bureau administratif obscur. La distribution est assurée par plusieurs magasins dans la rue commerçante de la ville. Impossible pour tous les visiteurs du campus de repartir sans un objet aux couleurs du Dartmouth College.

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Quintessence du sentiment d’appartenance et de cette ambition d’excellence: les sports universitaires. 75% des étudiants appartiennent à un des groupes sportifs. Leurs infrastructures sportives peuvent faire pâlir d’envie quelques villes françaises (2 piscines, courts de tennis, squash, saunas, fitness, terrains de baseball, softball, patinoire, etc.). Il faut dire que les sports et les championnats universitaires sont l’antichambre des championnats professionnels.

Ces différents aspects créent une connexion puissante et effective entre l’université et la ville. Ces deux entités sont inter-pénétrées et se nourrissent l’une de l’autre.

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Amiens et l’UPJV devraient connaître dans les années qui viennent deux grands changements, l’ouverture et l’emménagement de l’université sur le campus Citadelle et le transfert du campus santé dans les locaux universitaires près du CHU. Deux belles occasions de potentialiser les synergies. L’occasion également que les activités, les projets, les événements organisés au sein de la cité puissent bénéficier de l’implication et de la participation des acteurs universitaires locaux (j’avais récemment été surpris par une association amiénoise qui organise des colloques en faisant intervenir des chercheurs parisiens…).

L’architecture du campus Citadelle, de ce que j’ai pu en voir, favorisera cette ouverture, cette communication avec la cité. Mais l’architecture ne fais pas tout. Il faudra veiller, non pas seulement que les organismes et les événements de la ville investissent ponctuellement le site universitaire, mais tendre vers une coproduction des événements qui constitueront à la fois la vie universitaire et la vie de la cité. C’est sur le (co)pilotage des actions qu’il faudra travailler pour tirer tout le potentiel de ce nouveau campus au sein de la cité.

Le campus santé, à proximité du CHU d’Amiens, constituera également un confort pour enseignants, chercheurs et étudiants mais la réussite totale de ce projet passera par ce que nous pourrons créer comme vie sur ce campus au-delà du cadre formel des enseignements. Je pense à des activités culturelles, sportives, visant à promouvoir la santé des étudiants mais également de la population. Je pense également à la création d’une vie économique autour de la santé permettant de créer des espaces d’échanges voir de co-working entre universitaires, étudiants et entrepreneurs privés dans le secteur sanitaire et sociale.

Cette communication accrue entre les acteurs d’un même territoire à le potentiel pour être source de créativité, d’innovation, d’activités et d’attractivité. Certains lors de la pré-campagne des élections municipales parlaient-ils pas de ville créative? Si l’idée peut paraître simple, voir simpliste, la mise en œuvre dans notre contexte français, est loin d’être simple et demande un réel travail de fond si on veut qu’une université dans la ville, fasse de cette ville une réelle ville universitaire, une capitale universitaire en somme.

MG

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